"Des victoires aux municipales aideront à ouvrir l’alternative"

Pour Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, le Front de gauche doit ouvrir la voie à des rassemblements qui permettent une politique radicalement différente, plutôt que de « se diviser en polémiques » au moment où les « renoncements du gouvernement démobilisent ». Entretien.

À l’Assemblée nationale, l’article du projet de loi sur les retraites qui prévoyait de décaler chaque année de six mois la revalorisation des pensions a été rejeté. Le gouvernement parle d’«erreur technique» dans le vote. Quelle est votre appréciation ?

Pierre Laurent. Les «erreurs» de vote ont bon dos. En vérité, le gouvernement est en difficulté dans sa propre majorité. Je dis bravo aux députés du Front de gauche. Ils ne lâchent rien et leur combativité vient de payer. Cette mesure aurait gravement pénalisé le pouvoir d’achat des retraités. C’est un encouragement à poursuivre la mobilisation. Il faut faire du prochain rendez-vous syndical unitaire, le 15 octobre, une nouvelle et belle journée d’action. Notre bataille parlementaire n’en sera que plus forte.

Vous appelez à la mobilisation, mais dans les urnes, elle n’est pas au rendez-vous. Quelle analyse faites-vous de l’élection cantonale de Brignoles, marquée par l’élimination de la gauche du second tour, au profit de la droite et du FN ?

Pierre Laurent. La politique de renoncement du gouvernement démobilise l’électorat de gauche. Elle est injuste et sape l’espoir. Ce désastre politique s’amplifie d’élection partielle en élection partielle. Face à cette abstention massive, le Front national parade en visant le leadership sur une droite qui a banalisé ses idées. C’est un étau redoutable. Pour le desserrer, les candidatures de gauche, quelles que soient les configurations, doivent incarner des politiques qui s’attaquent réellement au pouvoir de la finance et favoriser une dynamique de rassemblement pour les porter. Seule la combinaison de ces deux exigences peut relancer l’espoir. C’est à la remobilisation citoyenne qu’il faut s’atteler.

Pour Jean-Luc Mélenchon, proposer des choix radicalement différents de ceux du gouvernement est contradictoire avec le fait de solliciter l’appui du PS. Dans le cas de Brignoles, le candidat aurait payé ce soutien. Qu’en pensez-vous ?

Pierre Laurent. D’abord, voyons bien que, pour les électeurs, ce débat d’étiquettes est inaudible. Et dans le cas de Brignoles, c’est un diagnostic erroné. Dans ce canton, un des deux seuls gagnés en France par l’extrême droite en 2011, le FN fait depuis longtemps des scores très élevés. Toutes les victoires récentes de la gauche, dont la dernière en 2012, y ont été construites en rassemblant toute la gauche autour de la candidature du maire communiste Claude Gilardo, qui, cette fois-ci, n’était pas candidat. Notre nouveau candidat, Laurent Carratala, avait la légitimité de conduire ce rassemblement comme le montre aujourd’hui son résultat. C’est la candidature de division d’Europe Écologie-les Verts qui prive la gauche d’une présence au second tour.

Quelle consigne de vote donnez-vous dans le duel UMP-FN du second tour à Brignoles ?

Pierre Laurent. Faire barrage au FN, car, en aucune circonstance, nous ne pouvons banaliser l’élection d’un représentant de ce parti d’extrême droite, dont l’arrivée au pouvoir est toujours une catastrophe pour la démocratie et les acquis sociaux. Cela dit, la seule manière de combattre durablement ce danger est de reconstruire une dynamique d’espoir à gauche sur des choix politiques en rupture avec les choix d’austérité du gouvernement actuel comme de la droite. Nous marchons sur nos deux pieds : refus de la banalisation du FN et construction d’un nouvel espoir à gauche.

Quels sont les objectifs de la campagne que vous avez proposé de lancer, en septembre, contre le coût du capital ?

Pierre Laurent. Précisément, montrer qu’une politique réellement de gauche est possible en démontant le discours falsificateur sur le prétendu « coût du travail ». Nous vivons aujourd’hui dans un pays de bas salaires, de précaires, de salariés pauvres. Nous voulons révéler au grand jour les prélèvements gigantesques qu’opère le capital sur les richesses créées par le travail. En vingt ans, la part des cotisations sociales payées par les entreprises est restée stable, tandis que celle des prélèvements financiers dans les richesses produites a doublé. Cette vérité est masquée, occultée, interdite d’antenne. Ce cancer financier est au cœur de la crise. Les Français peuvent comprendre que, non seulement leurs attentes sociales sont justifiées, mais que les moyens existent pour les satisfaire.

Le débat qui traverse le Front de gauche sur les municipales peut-il vous permettre de mener campagne commune ?

Pierre Laurent. Il y a un débat qui se concentre sur la stratégie municipale dans une partie des grandes villes de France. Nous l’assumons, mais il ne justifie en rien la remise en cause de la dynamique unitaire et absolument nécessaire du Front de gauche. Et encore moins des déclarations d’exclusion du Front de gauche prononcées par certains contre d’autres. Qui aurait d’ailleurs ce pouvoir ? Choisissons plutôt la voie du débat à l’escalade de déclarations à l’emporte-pièce. Je crois que notre débat porte en réalité sur la place et l’utilité de ces élections dans notre stratégie nationale. Je considère, avec les communistes, que créer les conditions des victoires les plus larges possible dans les élections municipales, où des objectifs de politiques locales de gauche peuvent progresser et où la place des élus communistes et du Front de gauche peut être renforcée, c’est aider à la bataille nationale pour ouvrir une alternative.

Le débat sur les municipales n’est donc pas entre « listes d’union » ou « autonomie » vis-à-vis du PS ?

Pierre Laurent. Les communistes ne se reconnaissent pas dans cette opposition. Notre stratégie nationale est simple : nous voulons créer les conditions de rassemblements et de victoires les plus utiles et les plus larges possible pour faire progresser les politiques locales de gauche, renforcer le nombre d’élus communistes et du Front de gauche, pour ensuite s’appuyer sur le niveau local afin de mener la bataille nationale. Le chemin peut être différent d’une ville à l’autre. À Marseille, où le PS s’enlise dans des primaires internes, 92 % des communistes viennent de ratifier la constitution avec le Front de gauche de listes de premier tour « aux portes grandes ouvertes », pour reprendre leur formule. À Paris, ils votent la semaine prochaine entre deux options. La possibilité d’une liste d’union avec le PS sur un contrat politique qui acte plusieurs engagements clés, dont l’objectif de 30 % de logements sociaux, a le soutien de la direction fédérale. À Paris, je crois que nos propositions peuvent peser et compter dans la majorité municipale, à l’inverse de la surdité qu’entretient pour le moment le gouvernement à notre égard au plan national. Il n’y a pas deux sortes de communistes. Dans chaque cas, la même volonté nous anime. C’est d’ailleurs avec la même conception de l’intérêt général et de l’intérêt de la gauche que nous combattrons toutes les tentatives de division annoncées par des dirigeants du PS contre des maires communistes sortants, comme en Seine-Saint-Denis ou à Dieppe.

Mais si les formations du Front de gauche se présentent dans certaines villes sur des listes différentes, comment les militants et ses électeurs pourront-ils s’y retrouver ?

Pierre Laurent. Personne ne souhaite cela, c’est pour cela que je travaillerai jusqu’au bout à ce que les forces du Front de gauche se rassemblent sur les mêmes listes, autour des mêmes objectifs. Mais pensons aussi que les Français en ont assez des formations politiques qui se regardent le nombril. Ils attendent que le Front de gauche passe à l’offensive, avec l’ambition de rassembler des majorités de changement, et non qu’il se divise en polémiques internes. Les Français ont envie de changements de gauche, et c’est quand ils perdent l’espoir que des majorités puissent porter ces changements que la démobilisation et l’abstention explosent. Si nous perdons de vue que le premier objectif doit être de rendre possibles ces rassemblements majoritaires, nous passerons à côté de leurs attentes.

Les alliances qui se nouent dans certaines villes avec les écologistes sont-elles les premiers signes d’un élargissement du Front de gauche ?

Pierre Laurent. Le constat que la politique gouvernementale mène la France dans l’impasse est partagé par la majorité des gens de gauche, chez beaucoup de socialistes comme d’écologistes. L’austérité n’a pas de majorité dans le pays, et elle n’en a jamais eue. Pour une raison simple, les Français qui ont voté à gauche, y compris pour François Hollande, n’ont pas voté pour cela. Le renoncement gouvernemental peut conduire beaucoup d’entre eux à désespérer. Notre travail est de les convaincre que leur force collective peut ouvrir un autre chemin. Au Front de gauche de leur tendre la main, et de redoubler d’efforts pour convaincre de la qualité de ses propositions alternatives. La critique du gouvernement, aussi justifiée soit-elle, ne suffira pas à porter cet espoir. C’est pourquoi nous attachons autant d’importance à ce que le rassemblement aux municipales se construise non autour de postures au sujet des alliances, mais sur des projets municipaux, porteurs d’une ambition collective avec toutes celles et ceux qui se reconnaissent dans les valeurs de gauche de solidarité, de développement partagé et de démocratie.